Flotille du Grand canal et de la pièce d’eau des Suisses

Les deux grands bassins des eaux de Versailles : le Grand Canal et la Pièce d’eau des Suisses, ont coûté plus cher à eux seuls que toutes les fontaines des jardins. L’usage que l’on en fit est la flottille Fennebresque, La petite Venise, histoire d’une corporation…

Le gros de cette flottille de navires en réduction comprenait le Grand vaisseau et la Grande galère et aussi les chaloupes biscayennes, galiottes, brigantins, grands et petits bateaux, caneaux, chaloupes, iacks réalisés par des charpentiers et menuisiers de marine, aussi par des tapissiers, marchands de draps précieux, doreurs, sculpteurs des Bâtiments du Roi – Mazelines, Marsy, Bérain et Caffiéri – des peintres royaux, tels Audran ou Francart, des doreurs – parmi eux, La Barronière. Venaient s’ajouter les quatre gondoles offertes au Roi Soleil par la République de Venise.

Les Comptes des Bâtiments du Roi et les Inventaires du mobilier de la couronneexpliquent déjà en partie le rôle de cette flottille du Grand Canal, à savoir d’abord l’apparat et la magnificence qui apparaissent à travers la décoration des bateaux. Des centaines de mètres de franges d’or et d’argent, de mollet, galons d’or et d’argent, de fort damas façon de Gênes rouge cramoisi, de fort taffetas de même couleur, de fort damas blanc décorent les bateaux qui sont de véritables salons sur l’eau, presque des palais flottants avec sièges, banquettes, coussins, tentures, lits et matelas, tables et guéridons.

Cette flottille de bateaux miniatures a toutes les caractéristiques d’une véritable flotte. Ainsi le grand vaisseau porte trente-deux petites pièces de canons d’une valeur de 20 599 l. ornés par Marsy et montés sur affût comme pour un vrai vaisseau de ligne. Lorsqu’en 1677 Étienne Pavillon, trésorier général des galères, fait divers achats au Levant, il en ramène des « cotonines pour les chaloupes qui sont sur le canal de Versailles » parce que le roi veut que lesdites chaloupes avancent avec de vraies voiles et qu’elles soient de la meilleure qualité technique. En effet, Louis XIV est le premier roi de France à avoir doté le pays d’une vraie flotte de guerre mais aussi d’une vraie capitale de la France, résidence permanente du souverain et du pouvoir royal. L’homme qui lui permet de mener cette politique d’armement naval et de grands travaux est Jean-Baptiste Colbert, secrétaire d’État à la Marine mais aussi surintendant des Bâtiments du roi. La flottille de Versailles se trouve donc être le reflet en réduction de la toute nouvelle flotte de guerre du Roi-Soleil. Ce n’est pas pour rien si elle comprend un « vaisseau » et des « galiottes », deux modèles de navires de guerre de la Royale créés justement sous Louis XIV et Colbert.

La main d’œuvre spécialisée pour faire fonctionner cette flottille comprenait à son apogée, vers 1686, un capitaine des vaisseaux, le sieur Consolin, appointé à 1 800 livres par an, un lieutenant (1 000 l.), un contremaître (600 l.), un maître des vaisseaux, un maître canonnier, vingt-cinq matelots à 540 l. et même des « forçats galériens venus de Marseille » à 1 livre par jour. Sans oublier le personnel technique : un charpentier, un calfateur et même trois « charpentiers dunkerquois ». À cela il faut ajouter le personnel extraordinaire : une douzaine de « matelots venus du Havre » en 1669, une cinquantaine de « mariniers qui rament sur la galère de la rivière de Seyne et qui ont ramé sur le canal de Versailles » en 1669-1670 et toujours du personnel auxiliaire supplémentaire lors des fêtes, mais l’orgueil de l’équipage de la flottille sont les « gondoliers vénitiens ». Ils sont quatre à apparaître en 1674, date à laquelle la Sérénissime république de Venise offre quatre gondoles à Louis XIV, tant son ambassadeur aurait apprécié et vanté auprès du doge la fête donnée en son honneur par le Roi Soleil en 1671. Au départ, les gondoliers vénitiens sont appointés à 1 600 l., plus 4001. de gratification annuelle. En 1681 leurs gages passent à 1 200 l. et leur nombre ne cesse d’augmenter. On en compte jusqu’à treize en 1686, plus deux charpentiers de barques vénitiens, au point que l’on donnera plus tard le nom de Petite Venise aux logements construits pour les équipages de la flottille au bout du grand canal.

Cet équipage de la flottille est un tel sujet d’orgueil pour Louis XIV qu’en 1685-1688, date à laquelle les dépenses de Versailles atteignent leur maximum, le roi décide de l’habiller. Près de 12 600 livres sont nécessaires pour payer aux gondoliers les étoffes, damas de Gênes, taffetas, boutons à queue et galons d’or des habits, brocard cramoisi or et argent des vestes, paires de bas de soie cramoisie d’Angleterre, paires d’escarpins et mules. Sur cette même somme les matelots se voient payer une quantité inouïe de pièces vestimentaires : 70 bonnets, 143 paires de bas écarlates, 200 jarretières de soie cramoisie, « chemises et caleçons que les Filles Bleues de Versailles ont faits pour les matelots du canal », 294 aunes, soit presque 400 mètres, de rubans pour nouer les cheveux, ainsi que 360 chemises, 360 caleçons, 280 cravates de mousseline, 140 paires de souliers et 140 paires d’habits. Ces chiffres sont faramineux car ce que voulait Louis XIV, c’était une véritable armée en uniforme prête à la parade et à la promenade sur l’eau du roi.

L’usage de la flottille fut essentiellement la promenade sur l’eau et les fêtes. Ainsi en 1674, lors des fêtes avec bals, feux d’artifice, banquets…, en l’honneur de la prise de la Franche-Comté, le sieur Mabille vend pour 800 livres de poudre à canon soit une tonne d’explosif. En 1679 on donne 300 livres aux « mariniers extraordinaires qui ont ramé sur le canal pour la Reyne et les Ambassadeurs d’Espagne ». D’un autre côté, Michel Richard Delalande, maître de musique de la Chambre du Roi puis l’un des quatre surintendants de la Chapelle Royale, auteur des Simphonies pour les Soupers du Roy, ouvre la porte à un genre nouveau : la musique sur l’eau avec le Concert de Trompettes pour les Festes sur le canal de Versailles[10] [10] Pour l’étude musicologique comparée des Concert de tompettes…
suite. La flottille fait donc partie intégrante de la société de cour. Accompagner le roi sur le grand vaisseau lors d’une fête ou d’une promenade est un privilège de cour aussi recherché que de l’accompagner à Marly. Cependant les batailles navales et les naumachies sont rares et les cérémonies à l’antique de triomphe naval sont inexistantes. En effet, à la différence de la Rome impériale, la France de Louis XIV n’eut jamais de grandes victoires navales à commémorer et surtout la bataille acharnée de La Hougue ruina en 1692 toutes les espérances maritimes du Roi Soleil.

En conclusion, l’eau à Versailles apparaît sous l’Ancien Régime, en raison de ces multiples usages et représentations, comme un attribut personnel de monarque et du pouvoir souverain, comme un fondement de la société de cour. L’usage de l’eau est un privilège d’abord réservé au roi et à la famille royale et par conséquent une faveur minutieusement octroyée à autrui. Accompagner le roi dans sa promenade des jardins, être autorisé à monter avec lui à bord du grand vaisseau de même que l’octroi par le roi d’une salle de bain au château ou d’une conduite d’adduction d’eau de source en son domicile versaillais reviennent à partager ce privilège d’un usage de l’eau réservé au seul souverain.

On distingue au centre du Grand canal le Grand vaisseau et autour de lui les brigantins, gondoles et chaloupes. Au premier plan, le carrosse royal à fleur de lys passe devant la fontaine du char d’Apollon tiré par les chevaux du soleil. À noter de chaque côté de l’extrémité du Grand canal les statues des chevaux marins du Soleil aujourd’hui disparues.

À l’intérieur de la salle de bal octogonale se trouvaient des tribunes en amphithéâtre, dont le fond était orné de grottes de rocaille et dont chaque côté était orné d’une statue. Ces statues étaient celles d’Arion, d’Orphée et des Nymphes. L’eau coulait au pied des statues depuis des mascarons et elle jaillissait, au fond des grottes, de la bouche d’un dauphin pour s’étaler dans une vasque.

La salle de bal s’ouvrait sur une allée avec, de chaque côté, neuf termes à l’antique. Elle était bordée à chaque extrémité d’une fontaine. Celle du fond était une grotte avec des figues en plomb doré de dauphins et de dieux marins, elle donnait naissance à trois gros jets d’eau qui tombait depuis le sommet en trois nappes successives. L’eau se divisait en bas en deux canaux à gouttelettes qui descendait l’allée jusqu’à l’entrée de la salle de bal et deux canaux aidaient à prolonger la perspective située juste en face du trône royal.

Insistons encore sur le fait que tout ce décor d’architecture, de fontaines et d’effets d’eau ne fut que temporaire et aussitôt détruit une fois la fête finie.

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