Versailles romantique : entre la fin de la royauté et l'ère du tourisme (22 images)

L’atmosphère était trop oppressante, la volonté de tout maîtriser, tout contrôler, frisait la folie. Tout était trop précis, trop réglé, trop encadré. En un mot, trop inhumain. A force, l’idéalisation de la raison et de la volonté a fini par fatiguer et révulser. C’était inévitable.  Si nul ne peut dire précisément quand l’idéal Versaillais a commencé à montrer des signes de faiblesses et décliner, Louis XIV a sans doute été le premier à manifester une certaine lassitude vis-à-vis de sa propre création. Soumis au caractère d’airain de l’étiquette et des souveraines convenances, n’a-t-il pas cherché à échappé à l’atmosphère étouffante de Versailles en lui adjoignant Trianon puis en annexant Marly ? Alors même que le grand roi vit encore, Saint Simon se livre à une charge sans concession : « le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé (…) Les jardins (…) sont d’aussi mauvais goût. On n’y est conduit dans la fraicheur de l’ombre que par une vaste zone torride ». Et d’évoquer également « l’abondance des eaux forcées », « une humidité malsaine et sensible », « une odeur qui l’est encore plus », les « vastes ailes (qui) s’enfuient sans tenir à rien », un palais « si immense », « si immensément cher », « où le dernier étage et les toits manquent encore », « cette cruelle folie ». Et que dire des courtisans qui, sous Louis XV, se saisissent du moindre prétexte pour se rendre à Paris, de nouveau centre de la vie mondaine et artistique, de Louis XVI qui semble tant se plaire à Saint-Cloud ou à Rambouillet, de madame de Pompadour et de Marie-Antoinette qui feront respectivement du Grand et du Petit Trianon leur refuge. Un sentiment de répulsion que Montesquieu résume d’une phrase en comparant Versailles à la capitale : « je hais Versailles parce que tout le monde y est petit. J’aime Paris, parce que tout le monde y est grand ».

Avant même la Révolution, Versailles était passé de mode

Le fait est là : lorsque la révolution survient, la splendeur grand siècle n’est déjà plus de mise. Question de moyen mais aussi de goût. L’architecture des XVIIe et XVIIIe siècles est en passe d’être occultée par le style néo-classique puis par un engouement très romantique pour l’histoire et l’art médiéval. En matière de jardins, lignes sinueuses et dissymétriques de paysages sortis tout droit des peintures éclipsent les lignes droites et les motifs géométriques de Le Nôtre. Plus qu’une mode, le jardin à l’anglaise exprime la double tentation de diviniser l’art et la nature. Amoureux des ruines de l’Antiquité et concepteur à l’occasion de compositions paysagères, le peintre Hubert Robert imprègne le bosquet des Bains d’Apollon, le jardin anglais du Petit Trianon et le hameau de la Reine d’un esprit où la végétation semble avoir doucement repris ses droits. Au point que lorsque la Révolution survient, les feux de l’art versaillais semblent déjà sur le point de s’éteindre.

L’impossible retour après la Révolution

Alors, que faire de Versailles ? Si la résidence royale est plongée dans le silence depuis la  fameuse journée du 6 octobre 1789, la question ne se pose qu’avec l’abolition de la monarchie puis l’exécution de Louis XVI. Après Varennes, les fleurs de lys et les couronnes disparaissent. Les plus beaux meubles sont vendus. Des voix se font entendre pour raser le château, le conventionnel Charles Delacroix suggérant que « la charrue passe ici ».  L’opération se confirme trop coûteuse. Alors par manque de moyens, la Convention décide d’annexer le palais à la république. Après avoir décidé de la vente des meubles, les jardins sont mis en culture, les animaux de la ménagerie transférés au Muséum d’histoire naturelle à Paris. A l’instar de l’ancien couvent des Petits-Augustins transformés par Alexandre Lenoir en musée des Monuments historiques, le château accueille un musée spécial de l’Ecole française dédié aux oeuvres des XVIIe et XVIIIe siècles. Sous le premier empire et la restauration, le domaine reprend son statut de résidence mais le souvenir du départ forcé de la famille royale plane comme une malédiction et dissuade les souverains de s’y établir. « Pourquoi la Révolution qui a tant détruit n’a-t-elle pas aussi démoli le château de Versailles ? » s’interroge Napoléon qui confie finalement à l’architecte Alexandre Dufour le soin de construire un pavillon destiné à répondre à celui de Gabriel. Mais une fois encore, face au coût colossal des travaux, il renonce à lancer le chantier d’une façade monumentale néo-classique qui en aurait fait une résidence impériale digne de son union avec Marie-Louise d’Autriche. Né à Versailles qu’il quitte en 1789 à l’âge de 34 ans, Louis XVIII envisage de s’y installer lors de la restauration et fait entreprendre d’importants travaux de restauration des appartements, accompagnés de commandes pour leur ré-ameublement. Suite au retour manqué de Napoléon, il préfère toutefois renoncer à ce projet craignant qu’il soit interprété comme une provocation. Pourtant très attaché aux valeurs de l’Ancien Régime, Charles X joue également la prudence. Il se contente de poursuivre les travaux lancés par son frère sans envisager d’y résider.

Un musée pour sauver le château et la royauté ?

C’est à son successeur, Louis-Philippe, que revient le mérite de trouver une utilité à un château qui n’en a pratiquement plus. Monté sur le trône à la suite de la révolution de 1830 et de l’abdication de Charles X, le nouveau roi rejette l’idée de transformer le château en hôpital militaire ou en collège royal pour privilégier l’aménagement d’un musée consacré à l’histoire de France. Issue de la branche cadette des Bourbon qui aura vu Gaston d’Orléans s’élever contre son frère Louis XIII puis « Philippe Egalité » voter la mort de Louis XVI, Louis-Philippe peut se prévaloir d’avoir désapprouvé le vote de son père tout en s’engageant brillamment dans les armées victorieuses de la révolution à Valmy et Jemmapes. Alors que bon nombre d’officiers et de fonctionnaires ont préféré démissionner pour témoigner de leur fidélité à Charles X, qui d’autre que lui pourrait sortir le pays du psychodrame permanent que traverse le pays depuis 1789 ? Qui sinon lui peut ambitionner de « réparer la France », la guérir de ses blessures et sceller la réconciliation nationale ? En renouant avec le musée créé par la Révolution, et transformé depuis l’Empire en dépôt fermé au public, Louis-Philippe n’ambitionne pas de célébrer l’art français mais mettre celui-ci au service de la réconciliation entre Légitimistes, Orléanistes, royalistes, bonapartistes et républicains en intégrant la Révolution à un gigantesque récit imagé. La destruction des appartements princiers et leur transformation en musée est le prix à payer pour que Versailles ne soit plus perçue comme un château édifié à la gloire d’un homme ou d’un régime mais « à toutes les gloires de la France ».

L’esprit du temps s’y prête. Fruit du romantisme qui souffle sur l’Europe, le nationalisme naissant s’appuie sur l’essor de l’histoire en tant que discipline. Comme l’Angleterre ou l’Allemagne, la France se rêve des origines et des événements majeurs qui, à Versailles, de l’aile du Nord à l’aile du Midi, trouvent leur traduction en de vastes compositions artistiques, de Tolbiac à Wagram dans la galerie des Batailles, en passant par la Révolution dans la salle des États‐Généraux et la salle de 1792, le premier empire dans la salle du Sacre de Napoléon auquel répond l’avènement du nouveau monarque dans la salle de 1830, sans oublier l’aventure coloniale retracée par les salles des Croisades par laquelle Louis-Philippe espère flatter la noblesse et le clergé qui lui sont globalement hostiles ainsi que les salles d’Afrique restées inachevées à la chute de la monarchie de Juillet. Pour alimenter cette gigantesque saga historique, on puise dans le fond du château de Richelieu illustrant les batailles du règne de Louis XIII, dans les cartons des Gobelins les toiles historiques couvrant l’ancien régime et l’Empire. Et parce que ces oeuvres ne suffisent pas à couvrir un période qui court de Clovis jusqu’au règne de Louis-Philippe, le roi passe de nombreuses commandes auprès des artistes de son temps dont les plus talentueux sont incontestablement Horace Vernet et, bien sûr, Eugène Delacroix. 

Lors de l’inauguration, le souverain témoigne de sa satisfaction : « Le succès de Versailles continue à être prodigieux. Ce ne sont pas seulement les Parisiens qui y vont, mais les paysans qui accourent dessous les villages. » Des personnalités politiques aussi différentes que François Guizot, Adolphe Thies, Odilon Barrot ou Louis Blanc saluent le musée. Victor Hugo, lui-même, ne tarit pas d’éloges, saluant une initiative qui installe « le présent dans le passé, 1789 vis-à-vis de 1688, l’empereur chez le roi, Napoléon chez Louis XIV » et donne « à ce livre magnifique qu’on appelle l’histoire de France cette magnifique reliure qu’on appelle Versailles. » Comme d’habitude, le grand homme a le sens de la formule mais il prête une force de conviction pour le moins excessive aux programmes iconographiques dont Versailles est coutumière depuis Louis XIV. Le musée ne sauvera ni Louis-Philippe, ni la royauté mais seulement Versailles. Et encore, pour un temps. Passé l’attrait de la nouveauté, le public se lasse et se fait rare. Au regard des libertés prises avec la vérité à une époque où la création du Comité des travaux historiques et scientifiques et de l’École des chartes valorisent les sources authentiques, le musée apparait pour ce qu’il est : un outil au service d’un impossible compromis entre république et royauté. Balzac parle d’un musée pour « un public d’épiciers » et Baudelaire pour « un public de garnisons ». Les fêtes du second empire allument les derniers feux du faste versaillais. Suite à la défaite de Sedan et à la proclamation de l’empire allemand dans la galerie des Glaces, Versailles semble basculer dans le camp de la réaction avec l’installation du gouvernement conservateur d’Adolphe Thiers et celle d’une chambre dominée par les monarchistes. Le monde ancien refuse de mourir et Versailles est son refuge. 

Ultime témoin d’un passé qui n’en finit pas de mourir

Le retour des chambres à Paris à Paris en 1879 mais aussi l’amnistie des communards, l’adoption de la marseillaise et du 14 juillet sans oublier l’extraordinaire succès populaire des funérailles nationales du chantre de la république qu’est Victor Hugo constituent autant de symboles qui consomment la fin de la domination des conservateurs monarchistes. En même temps que s’éloigne la possibilité d’une nouvelle restauration, la lutte contre l’Eglise s’intensifie. En 1880, la loi qui interdisait le travail le dimanche et les jours de fête est abolie. Les Jésuites puis les autres congrégations sont expulsées. Des convents sont fermés. En 1882, la loi relative à l’obligation et à la laïcité de l’enseignement est votée. En 1884, le divorce est de nouveau autorisé tandis que les prières précédant les sessions parlementaires sont supprimées. Et pour que les choses soient parfaitement claires, une loi votée en 1886 interdit aux religieux d’enseigner dans les établissements publics. Aux yeux des monarchistes et des catholiques, ces années sont celles de la décrépitude du monde ancien, celles de l’offense à Dieu, celles de la trahison de la « Fille aînée de l’Eglise ». En 1889, lors du centenaire de la Révolution française, penseurs monarchistes, libéraux, conservateurs, catholiques accusent la République de menacer le destin français. Ernest Renan affirme que « le jour où la France a coupé la tête de son roi, elle a commis un suicide » tandis que Émile Montégut évoque la « banqueroute de la Révolution ». Animée par l’exécration de la modernité, toute une élite mène une vie de cour sans monarque et perpétue les manières héritées de Versailles dans des salons où planent l’esprit de Madame de Sévigné, de la marquise de Rambouillet, du prince de Ligne. On y dénonce moins la fin d’un monde qu’on ne semble s’y complaire. Evénement littéraire de l’année 1884, A Rebours devient le manifeste de cet esprit de siècle. Ce roman-phare de Joris-Karl Huysmans décrit l’univers imaginaire d’un aristocrate lassé de la vie mondaine, revenu de tout et retiré dans une villa de banlieue, abattu par l’hypocondrie et écrasé par le spleen. Déplorant la perte des valeurs traditionnelles, le livre charge une bourgeoisie repue et stupide. Décadent. Le mot est lancé.

Après avoir incarné la monarchie puis la république, Versailles devient Venise, le symbole de la mélancolie face à la mort inéluctable et imminente d’une société qui méprisait l’argent et ne connaissait que l’honneur. On l’aime parce qu’elle meurt. Versailles, la ville, le parc vivent un éternel automne. Le domaine, qui était le lieu de création par excellence de monde-là, devient un motif d’inspiration pour les écrivains et les peintres romantiques, tous fascinés par ce domaine que la ruine menace et qu’une histoire tragique et sanglante continue de hanter. L’abandon qui domine les lieux a frappé les contemporains dès la Révolution. Selon un journaliste témoin des événements d’octobre, « Le roi n’eut pas plus tôt quitté cette ville pour venir fixer sa résidence à Paris que tous les habitants furent frappés d’un étonnement difficile à décrire. On eut dit que Versailles venait de se transformer en une vaste solitude. » Une impression que confirme quasiment dans les mêmes termes un membre de l’entourage royal resté sur place le soir du 6 octobre : « une affreuse solitude régnait déjà à Versailles. On n’entendait d’autre bruit dans le château que celui des portes, des volets, des contrevents que l’on fermait et qui ne l’avaient pas été depuis Louis XIV. Mon mari disposait toutes choses pour La Défense du château, persuadé que, la nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l’on voyait errer dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se réuniraient pour livrer le château au pillage. » Page de la Chambre du roi, le comte d’Hézècques retourne sur les lieux quelques jours plus tard : « Je trouvais les portes laissées ouvertes dans le trouble et je parcourus ce labyrinthe de passages inconnus, dont plusieurs étaient matelassés. Je pénétrai ainsi dans une foule de petits appartements dépendants de ce lui de la reine et je ne soupçonnais même pas l’existence. La plupart étaient sombres, n’ayant de jours que sur de petites cours. Ils étaient simplement meublées, presque tous en glaces et boiseries. » Au printemps 1790, le futur général Thébault témoigne de l’étrange impression que lui donne ce palais déchu où il séjourne quelques jours avec d’autres soldats de la garde nationale : « Ce que dans cette situation ce château me fit éprouver serait difficile à dire ! Deux mille hommes couchés sur la paille dans ces riches et somptueux appartements, et foulant avec bruit des parquets sur lesquels on ne marchait autrefois qu’en tremblant; quelques vivandières hideuses et dégoutantes, errant où avaient erré les grâces, la beauté et l’amour; une odeur fétide succédant aux parfums délicats et subtiles, la sale gamelle aux festins de la cuiller; tout cela joint à la surprise, à l’affliction, au scandale du présent, aux souvenirs du passé, à mille regrets et à l’incertitude comme à la crainte de l’avenir, me livra à d’étranges penses sur les vicissitudes que le sort pouvait réserver à ma patrie. »

Quitté par ses occupants, vandalisé par les révolutionnaires, vidé de son mobilier, négligé et amputé par la république, le domaine ne survit qu’au travers du regard mélancolique de ceux qui s’y promènent. On serait presque tenté d’écrire : de ceux qui s’y replient sur eux-mêmes, loin du fracas industriel et de l’horreur urbaine. Dix ans à peine après la Révolution, Chateaubriand hisse le château abandonné au rang de figure littéraire dans Le génie du christianisme : « Ces escaliers de marbre qui semblent monter dans les nues, ces statues, ces bassins, ces bois, sont maintenant ou croulants, ou couverts de mousse, ou desséchés, ou abattus, et pourtant, observe notre grand écrivain, cette demeure des rois n’a jamais paru ni plus pompeuse, ni moins solitaire. » Plus qu’au classicisme des formes, la sensibilité romantique est attentive aux marques de déclin qui se manifestent dans la ruine architecturale ou la végétation débridée, l’image de la brièveté et de la violence des pouvoirs humains. Marcel Proust redécouvre ce « Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et de marbres ». Les peintres les plus divers s’en inspirent, du Russe Alexandre Benois à Georges Rouault en passant par Gaston la Touche, Lucien Lévy-Dhurmer et Henri Le Sidaner, mais aussi des photographes comme Eugène Atget, Edward Steichen et Man Ray.

Robert de Montesquiou évoque « la solennité déserte » de ce « parc magnifique et mélancholieux ». Ainsi que l’écrit Cyril au sujet des des Perles rouges de Robert de Montesquiou, « la saison de l’automne sert sans cesse le parallèle entre Nature et Histoire : le roussissement des feuilles qui vont tomber, les pourpres des crépuscules sont les poignants symboles du déclin de la monarchie et de la Révolution sanglante. » Le poète se fait alors « voyant », « médium », « résurrecteur de fantômes et d’un passé enfoui, d’un Versailles à jamais disparu. »

L’agonie n’en finit pas et cette mort lente fascine. La société se décompose, l’homme est condamné par son orgueil et sa méchanceté, Dieu par son arbitraire et son injustice. Symbole d’une époque révolue, le château exprime à lui seul la décadence d’une époque détestée par une élite qui ne se reconnait ni dans la modernité, ni dans la république. La fin de l’histoire n’est plus très loin, quand le beau livre évoqué par Hugo sera redevenu une page blanche, un retour au marécage originel. Le seul problème c’est qu’en dehors de la sphère littéraire, ce processus de dépérissement ne saurait s’éterniser sans entrainer la disparition pure et simple du domaine tout entier.

Les artistes

Photographes

Atget (1857-1927)

Jean Roubier (1896-1981)

Peintres

François-Marius Granet (1775-1849)

Henri Zuber (1844-1909)

Charles de Bertier, (1880-1924)

Paul César Helleu (1859-1927)

Autres

Karl Lagerfeld (1933-2019)

Les écrivains

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

Victor Hugo (1802-1885)

Robert de Montesquiou (1855-1921)

Henri de Reigner (1864-1936)

Marcel Proust (1871-1922)

Pierre de Nolhac (1859-1936)