Age romantique, Versailles mélancolique

La beauté de l’agonie

Ultime témoin d’un passé qui n’en finit pas de mourir

Le retour des chambres à Paris à Paris en 1879 mais aussi l’amnistie des communards, l’adoption de la marseillaise et du 14 juillet sans oublier l’extraordinaire succès populaire des funérailles nationales du chantre de la république qu’est Victor Hugo constituent autant de symboles qui consomment la fin de la domination des conservateurs monarchistes. En même temps que s’éloigne la possibilité d’une nouvelle restauration, la lutte contre l’Eglise s’intensifie. En 1880, la loi qui interdisait le travail le dimanche et les jours de fête est abolie. Les Jésuites puis les autres congrégations sont expulsées. Des convents sont fermés. En 1882, la loi relative à l’obligation et à la laïcité de l’enseignement est votée. En 1884, le divorce est de nouveau autorisé tandis que les prières précédant les sessions parlementaires sont supprimées. Et pour que les choses soient parfaitement claires, une loi votée en 1886 interdit aux religieux d’enseigner dans les établissements publics. Aux yeux des monarchistes et des catholiques, ces années sont celles de la décrépitude du monde ancien, celles de l’offense à Dieu, celles de la trahison de la « Fille aînée de l’Eglise ». En 1889, lors du centenaire de la Révolution française, penseurs monarchistes, libéraux, conservateurs, catholiques accusent la République de menacer le destin français. Ernest Renan affirme que « le jour où la France a coupé la tête de son roi, elle a commis un suicide » tandis que Émile Montégut évoque la « banqueroute de la Révolution ». Animée par l’exécration de la modernité, toute une élite mène une vie de cour sans monarque et perpétue les manières héritées de Versailles dans des salons où planent l’esprit de Madame de Sévigné, de la marquise de Rambouillet, du prince de Ligne. On y dénonce moins la fin d’un monde qu’on ne semble s’y complaire. Evénement littéraire de l’année 1884, A Rebours devient le manifeste de cet esprit de siècle. Ce roman-phare de Joris-Karl Huysmans décrit l’univers imaginaire d’un aristocrate lassé de la vie mondaine, revenu de tout et retiré dans une villa de banlieue, abattu par l’hypocondrie et écrasé par le spleen. Déplorant la perte des valeurs traditionnelles, le livre charge une bourgeoisie repue et stupide. Décadent. Le mot est lancé.

Après avoir incarné la monarchie puis la république, Versailles devient Venise, le symbole de la mélancolie face à la mort inéluctable et imminente d’une société qui méprisait l’argent et ne connaissait que l’honneur. On l’aime parce qu’elle meurt. Versailles, la ville, le parc vivent un éternel automne. Le domaine, qui était le lieu de création par excellence de monde-là, devient un motif d’inspiration pour les écrivains et les peintres romantiques, tous fascinés par ce domaine que la ruine menace et qu’une histoire tragique et sanglante continue de hanter. L’abandon qui domine les lieux a frappé les contemporains dès la Révolution. Selon un journaliste témoin des événements d’octobre, « Le roi n’eut pas plus tôt quitté cette ville pour venir fixer sa résidence à Paris que tous les habitants furent frappés d’un étonnement difficile à décrire. On eut dit que Versailles venait de se transformer en une vaste solitude. » Une impression que confirme quasiment dans les mêmes termes un membre de l’entourage royal resté sur place le soir du 6 octobre : « une affreuse solitude régnait déjà à Versailles. On n’entendait d’autre bruit dans le château que celui des portes, des volets, des contrevents que l’on fermait et qui ne l’avaient pas été depuis Louis XIV. Mon mari disposait toutes choses pour La Défense du château, persuadé que, la nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l’on voyait errer dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se réuniraient pour livrer le château au pillage. » Page de la Chambre du roi, le comte d’Hézècques retourne sur les lieux quelques jours plus tard : « Je trouvais les portes laissées ouvertes dans le trouble et je parcourus ce labyrinthe de passages inconnus, dont plusieurs étaient matelassés. Je pénétrai ainsi dans une foule de petits appartements dépendants de ce lui de la reine et je ne soupçonnais même pas l’existence. La plupart étaient sombres, n’ayant de jours que sur de petites cours. Ils étaient simplement meublées, presque tous en glaces et boiseries. » Au printemps 1790, le futur général Thébault témoigne de l’étrange impression que lui donne ce palais déchu où il séjourne quelques jours avec d’autres soldats de la garde nationale : « Ce que dans cette situation ce château me fit éprouver serait difficile à dire ! Deux mille hommes couchés sur la paille dans ces riches et somptueux appartements, et foulant avec bruit des parquets sur lesquels on ne marchait autrefois qu’en tremblant; quelques vivandières hideuses et dégoutantes, errant où avaient erré les grâces, la beauté et l’amour; une odeur fétide succédant aux parfums délicats et subtiles, la sale gamelle aux festins de la cuiller; tout cela joint à la surprise, à l’affliction, au scandale du présent, aux souvenirs du passé, à mille regrets et à l’incertitude comme à la crainte de l’avenir, me livra à d’étranges penses sur les vicissitudes que le sort pouvait réserver à ma patrie. »

Quitté par ses occupants, vandalisé par les révolutionnaires, vidé de son mobilier, négligé et amputé par la république, le domaine ne survit qu’au travers du regard mélancolique de ceux qui s’y promènent. On serait presque tenté d’écrire : de ceux qui s’y replient sur eux-mêmes, loin du fracas industriel et de l’horreur urbaine. Dix ans à peine après la Révolution, Chateaubriand hisse le château abandonné au rang de figure littéraire dans Le génie du christianisme : « Ces escaliers de marbre qui semblent monter dans les nues, ces statues, ces bassins, ces bois, sont maintenant ou croulants, ou couverts de mousse, ou desséchés, ou abattus, et pourtant, observe notre grand écrivain, cette demeure des rois n’a jamais paru ni plus pompeuse, ni moins solitaire. » Plus qu’au classicisme des formes, la sensibilité romantique est attentive aux marques de déclin qui se manifestent dans la ruine architecturale ou la végétation débridée, l’image de la brièveté et de la violence des pouvoirs humains. Marcel Proust redécouvre ce « Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et de marbres ». Les peintres les plus divers s’en inspirent, du Russe Alexandre Benois à Georges Rouault en passant par Gaston la Touche, Lucien Lévy-Dhurmer et Henri Le Sidaner, mais aussi des photographes comme Eugène Atget, Edward Steichen et Man Ray.

Robert de Montesquiou évoque « la solennité déserte » de ce « parc magnifique et mélancholieux ». Ainsi que l’écrit Cyril au sujet des des Perles rouges de Robert de Montesquiou, « la saison de l’automne sert sans cesse le parallèle entre Nature et Histoire : le roussissement des feuilles qui vont tomber, les pourpres des crépuscules sont les poignants symboles du déclin de la monarchie et de la Révolution sanglante. » Le poète se fait alors « voyant », « médium », « résurrecteur de fantômes et d’un passé enfoui, d’un Versailles à jamais disparu. »

L’agonie n’en finit pas et cette mort lente fascine. La société se décompose, l’homme est condamné par son orgueil et sa méchanceté, Dieu par son arbitraire et son injustice. Symbole d’une époque révolue, le château exprime à lui seul la décadence d’une époque détestée par une élite qui ne se reconnait ni dans la modernité, ni dans la république. La fin de l’histoire n’est plus très loin, quand le beau livre évoqué par Hugo sera redevenu une page blanche, un retour au marécage originel. Le seul problème c’est qu’en dehors de la sphère littéraire, ce processus de dépérissement ne saurait s’éterniser sans entrainer la disparition pure et simple du domaine tout entier.

Les artistes

Photographes

Atget (1857-1927)

Jean Roubier (1896-1981)

Peintres

François-Marius Granet (1775-1849)

Henri Zuber (1844-1909)

Charles de Bertier, (1880-1924)

Paul César Helleu (1859-1927)

Autres

Karl Lagerfeld (1933-2019)

Les écrivains

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

Victor Hugo (1802-1885)

Robert de Montesquiou (1855-1921)

Henri de Reigner (1864-1936)

Marcel Proust (1871-1922)

Pierre de Nolhac (1859-1936)

Ultime témoin d’un passé qui n’en finit pas de mourir

Le retour des chambres à Paris à Paris en 1879 mais aussi l’amnistie des communards, l’adoption de la marseillaise et du 14 juillet sans oublier l’extraordinaire succès populaire des funérailles nationales du chantre de la république qu’est Victor Hugo constituent autant de symboles qui consomment la fin de la domination des conservateurs monarchistes. En même temps que s’éloigne la possibilité d’une nouvelle restauration, la lutte contre l’Eglise s’intensifie. En 1880, la loi qui interdisait le travail le dimanche et les jours de fête est abolie. Les Jésuites puis les autres congrégations sont expulsées. Des convents sont fermés. En 1882, la loi relative à l’obligation et à la laïcité de l’enseignement est votée. En 1884, le divorce est de nouveau autorisé tandis que les prières précédant les sessions parlementaires sont supprimées. Et pour que les choses soient parfaitement claires, une loi votée en 1886 interdit aux religieux d’enseigner dans les établissements publics. Aux yeux des monarchistes et des catholiques, ces années sont celles de la décrépitude du monde ancien, celles de l’offense à Dieu, celles de la trahison de la « Fille aînée de l’Eglise ». En 1889, lors du centenaire de la Révolution française, penseurs monarchistes, libéraux, conservateurs, catholiques accusent la République de menacer le destin français. Ernest Renan affirme que « le jour où la France a coupé la tête de son roi, elle a commis un suicide » tandis que Émile Montégut évoque la « banqueroute de la Révolution ». Animée par l’exécration de la modernité, toute une élite mène une vie de cour sans monarque et perpétue les manières héritées de Versailles dans des salons où planent l’esprit de Madame de Sévigné, de la marquise de Rambouillet, du prince de Ligne. On y dénonce moins la fin d’un monde qu’on ne semble s’y complaire. Evénement littéraire de l’année 1884, A Rebours devient le manifeste de cet esprit de siècle. Ce roman-phare de Joris-Karl Huysmans décrit l’univers imaginaire d’un aristocrate lassé de la vie mondaine, revenu de tout et retiré dans une villa de banlieue, abattu par l’hypocondrie et écrasé par le spleen. Déplorant la perte des valeurs traditionnelles, le livre charge une bourgeoisie repue et stupide. Décadent. Le mot est lancé.

Après avoir incarné la monarchie puis la république, Versailles devient Venise, le symbole de la mélancolie face à la mort inéluctable et imminente d’une société qui méprisait l’argent et ne connaissait que l’honneur. On l’aime parce qu’elle meurt. Versailles, la ville, le parc vivent un éternel automne. Le domaine, qui était le lieu de création par excellence de monde-là, devient un motif d’inspiration pour les écrivains et les peintres romantiques, tous fascinés par ce domaine que la ruine menace et qu’une histoire tragique et sanglante continue de hanter. L’abandon qui domine les lieux a frappé les contemporains dès la Révolution. Selon un journaliste témoin des événements d’octobre, « Le roi n’eut pas plus tôt quitté cette ville pour venir fixer sa résidence à Paris que tous les habitants furent frappés d’un étonnement difficile à décrire. On eut dit que Versailles venait de se transformer en une vaste solitude. » Une impression que confirme quasiment dans les mêmes termes un membre de l’entourage royal resté sur place le soir du 6 octobre : « une affreuse solitude régnait déjà à Versailles. On n’entendait d’autre bruit dans le château que celui des portes, des volets, des contrevents que l’on fermait et qui ne l’avaient pas été depuis Louis XIV. Mon mari disposait toutes choses pour La Défense du château, persuadé que, la nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l’on voyait errer dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se réuniraient pour livrer le château au pillage. » Page de la Chambre du roi, le comte d’Hézècques retourne sur les lieux quelques jours plus tard : « Je trouvais les portes laissées ouvertes dans le trouble et je parcourus ce labyrinthe de passages inconnus, dont plusieurs étaient matelassés. Je pénétrai ainsi dans une foule de petits appartements dépendants de ce lui de la reine et je ne soupçonnais même pas l’existence. La plupart étaient sombres, n’ayant de jours que sur de petites cours. Ils étaient simplement meublées, presque tous en glaces et boiseries. » Au printemps 1790, le futur général Thébault témoigne de l’étrange impression que lui donne ce palais déchu où il séjourne quelques jours avec d’autres soldats de la garde nationale : « Ce que dans cette situation ce château me fit éprouver serait difficile à dire ! Deux mille hommes couchés sur la paille dans ces riches et somptueux appartements, et foulant avec bruit des parquets sur lesquels on ne marchait autrefois qu’en tremblant; quelques vivandières hideuses et dégoutantes, errant où avaient erré les grâces, la beauté et l’amour; une odeur fétide succédant aux parfums délicats et subtiles, la sale gamelle aux festins de la cuiller; tout cela joint à la surprise, à l’affliction, au scandale du présent, aux souvenirs du passé, à mille regrets et à l’incertitude comme à la crainte de l’avenir, me livra à d’étranges penses sur les vicissitudes que le sort pouvait réserver à ma patrie. »

Quitté par ses occupants, vandalisé par les révolutionnaires, vidé de son mobilier, négligé et amputé par la république, le domaine ne survit qu’au travers du regard mélancolique de ceux qui s’y promènent. On serait presque tenté d’écrire : de ceux qui s’y replient sur eux-mêmes, loin du fracas industriel et de l’horreur urbaine. Dix ans à peine après la Révolution, Chateaubriand hisse le château abandonné au rang de figure littéraire dans Le génie du christianisme : « Ces escaliers de marbre qui semblent monter dans les nues, ces statues, ces bassins, ces bois, sont maintenant ou croulants, ou couverts de mousse, ou desséchés, ou abattus, et pourtant, observe notre grand écrivain, cette demeure des rois n’a jamais paru ni plus pompeuse, ni moins solitaire. » Plus qu’au classicisme des formes, la sensibilité romantique est attentive aux marques de déclin qui se manifestent dans la ruine architecturale ou la végétation débridée, l’image de la brièveté et de la violence des pouvoirs humains. Marcel Proust redécouvre ce « Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et de marbres ». Les peintres les plus divers s’en inspirent, du Russe Alexandre Benois à Georges Rouault en passant par Gaston la Touche, Lucien Lévy-Dhurmer et Henri Le Sidaner, mais aussi des photographes comme Eugène Atget, Edward Steichen et Man Ray.

Robert de Montesquiou évoque « la solennité déserte » de ce « parc magnifique et mélancholieux ». Ainsi que l’écrit Cyril au sujet des des Perles rouges de Robert de Montesquiou, « la saison de l’automne sert sans cesse le parallèle entre Nature et Histoire : le roussissement des feuilles qui vont tomber, les pourpres des crépuscules sont les poignants symboles du déclin de la monarchie et de la Révolution sanglante. » Le poète se fait alors « voyant », « médium », « résurrecteur de fantômes et d’un passé enfoui, d’un Versailles à jamais disparu. »

L’agonie n’en finit pas et cette mort lente fascine. La société se décompose, l’homme est condamné par son orgueil et sa méchanceté, Dieu par son arbitraire et son injustice. Symbole d’une époque révolue, le château exprime à lui seul la décadence d’une époque détestée par une élite qui ne se reconnait ni dans la modernité, ni dans la république. La fin de l’histoire n’est plus très loin, quand le beau livre évoqué par Hugo sera redevenu une page blanche, un retour au marécage originel. Le seul problème c’est qu’en dehors de la sphère littéraire, ce processus de dépérissement ne saurait s’éterniser sans entrainer la disparition pure et simple du domaine tout entier.

Les artistes

Photographes

Atget (1857-1927)

Jean Roubier (1896-1981)

Peintres

François-Marius Granet (1775-1849)

Henri Zuber (1844-1909)

Charles de Bertier, (1880-1924)

Paul César Helleu (1859-1927)

Autres

Karl Lagerfeld (1933-2019)

Les écrivains

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

Victor Hugo (1802-1885)

Robert de Montesquiou (1855-1921)

Henri de Reigner (1864-1936)

Marcel Proust (1871-1922)

Pierre de Nolhac (1859-1936)