Quand Pierre de Nolhac s’insurgeait contre le projet de reconstruction des pavillons du bosquet des Dômes

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30.10.1934 | « JE PRENDS LA PLUME encore une fois pour défendre la beauté toujours menacée de Versailles. On s’attaque aujourd’hui au Bosquet des Dômes, proche du Tapis Vert : et ce qui se prépare là, derrière d’inquiétantes palissades, n’est rien de moins que la vaine reconstruction d’édifices disparus. De ce Bosquet des Dômes, édifié par Mansart, et qui fut une des gloires de nos jardins, on veut nous servir un pastiche, une contrefaçon. Notre génération avait pu relever et restaurer les Jeux balustrades qui entouraient le bassin central : j’ai moi-même replacé sur les socles restés en place, les statues qui ornaient jadis les charmilles, aidant à rendre à cet ensemble délabré une certaine part de son ancienne splendeur.

On avait jugé suffisante alors cette évocation respectueuse et discrète : pourtant, déjà, le service de l’architecture rêvait d’une reconstitution intégrale. Des deux pavillons, les magasins du château ne possédaient que quelques épaves, quelques chapiteaux, une faible partie des motifs de plomb qui ornaient le couronnement, cartouches ou fragments de guirlandes, etc… bien peu de choses au total, ainsi qu’il est facile de s’en rende compte en visitant la salle du Musée où sont aujourd’hui présentés ces débris. C’est avec ces éléments insuffisants que l’on caressait déjà, il y a trente ans, la chimère d’une réédification.

Je ne songe pas à contester la valeur de l’étude due à M. Guéritte : elle a le mérite d’offrir une image exacte, sur le papier, d’un bel ensemble aujourd’hui mutilé : tous lui ont rendu hommage, mais tous aussi ont jugé alors, et plusieurs fois depuis lors, qu’une telle reconstruction n’entrait pas dans le cadre des restaurations légitimes. En 1900 comme en 1908, la Commission des monuments historiques, appelée à se prononcer, écarta ce projet, d’une inutilité éclatante.

Les Amis de Versailles, bien informés, accueillaient une demande d’intervention avec une hilarité polie et, à plusieurs reprises, notre vaillant André Hallays [2] fit justice de ces dangereuses tentatives. Il écrivait le 7 décembre 1900 : « …L’architecte a juré de rebâtir un des pavillons de Mansart, il affirme qu’il a sous la main un grand nombre de matériaux. Mais eût-il retrouvé quelques fragments de marbre et quelques débris d’étain doré, quelle œuvre de fantaisie et de hasard que de reconstituer les sculptures. Que de temps et d’argent perdus pour une »parodie prétentieuse« comme dit si justement M.Georges Berger [3]. Nous découvrons ici – quel exemple ne saurait être plus frappant – ce qu’il y a de vain et de puéril dans le bric-à-brac des restaurateurs… »

Il invoque aussi le témoignage de Maurice Barrès : « … M. Barrès s’est aperçu qu’à le bien prendre, les pires ennemis des vieilles pierres sont ceux qui veulent à tout prix les encastrer dans les pierres neuves. »

Il reprenait la question en 1908, à la suite d’une tentative nouvelle des architectes. Mais les membres qui siégeaient alors à la Commission des monuments historiques refusaient leur agrément, pour la deuxième fois, à cette « parodie prétentieuse ». Serons-nous obligés de constater que la Commission d’aujourd’hui a perdu la tradition et qu’elle est désormais accessible aux plus criminelles imprudences ? Où êtes-vous, André Michel, Grandjean, Koechlin, et vous-même Paul Léon ?… Qu’auriez-vous dit devant cette reconstruction scandaleuse, même si les marbres proviennent bien de la carrière où Mansart s’approvisionnait ? A qui auriez-vous accepté de confier la réfection des parties sculptées, ces cartouches, ces guirlandes, les huit beaux trophées de bronze ciselés par l’intègre Ladoireau, d’après les meilleurs artistes du temps ?

Nos admirables jardins ont cruellement souffert des temps et ont subi toutes les formes de la destruction : jusqu’à présent, ils avaient échappé à l’opprobre du truquage. Vous savez comment se fabrique le bureau Louis XIV ou la commode Louis XV, avec quelques bronzes authentiques multipliés par l’estampage et des bois empruntés à quelque vieille charpente : c’est ce genre de bibelot que, pour la première fois, va introduire à Versailles la Commission des monuments historiques elle-même.

En écrivant ces lignes, j’ai près de moi un ami qui feuillette la collection des articles vengeurs d’André Hallays, qu’il médite de réimprimer.

- Ah ! dit-il, quel précieux chien de garde vous aviez là, pour le domaine royal ! Il grondait parfois un peu fort, mais du moins les rôdeurs se tenaient pour avertis.

- Hélas ! ai-je répondu, il n’est plus là, et l’on saute le mur. »

Pierre de Nolhac
de l’Académie française

> texte mis en ligne par louvrepourtous.fr

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EN VOIR ET EN SAVOIR + SUR LE BOSQUET DES DOMES

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