Une critique incendiaire des jardins de Versailles

J’ai eu la mauvaise idée, Catherine, d’emmener une amie chinoise de Hongkong au château de Versailles. D’abord, l’établissement dont vous avez la charge souffre d’un sérieux manque de notoriété. Quand j’ai dit au chauffeur de taxi : « Château de Versailles », il m’a demandé, après un instant de réflexion : « À Versailles ? » Je passe sur le coût exorbitant, un dimanche, d’une course 7e arrondissement-château de Versailles : c’était la même chose du temps de votre prédécesseur. On se souvient de toutes les fois où on est allé à Versailles, notamment la première, en famille. À l’entrée du jardin, surprise : il faut payer 9 euros. Neuf euros pour se promener dans un jardin. Dix-huit à deux. C’est peut-être votre conception du luxe, Catherine, mais ce n’est pas la mienne du service public. Un grand et gros Américain a donné à Amber, la Chinoise, un ticket qu’il avait en trop. Ça lui paraissait sans doute plus simple que de se le faire rembourser par un caissier français. Sur le ticket – au verso duquel Natalie Dessay et Michel Legrandannoncent qu’ils donnent un spectacle en plein air dans les jardins de l’Orangerie le 11 juin 2014, soit dix jours plus tôt – , je peux lire : « Les grandes eaux musicales ». Il y avait de la musique, mais aucun jet d’eau.

En descendant vers le Grand Canal, j’aperçois un vendeur d’oranges pressées et j’ai l’idée d’en offrir une à Amber. Quatre euros. De plus, la Chinoise a trébuché sur votre allée mal ratissée et a sali sa jolie robe blanche. Elle a mouillé son mouchoir dans l’eau du bassin juste au moment où un haut-parleur annonçait que celle-ci était pleine de bactéries et qu’il ne fallait surtout pas tremper quoi que ce soit dedans. Heureusement qu’Amber ne comprend pas le français. Elle m’a demandé en anglais – car moi-même je ne parle pas le chinois – ce que l’homme disait dans le haut-parleur, et j’ai dit que c’était un enfant qui ne retrouvait pas ses parents. « Don’t worry, not a Chinese child. » Elle a ri, car les Chinoises ont le sens de l’humour, même quand elles ont taché leur robe. N’empêche, quand nous sommes arrivés à La Flottille (), unique brasserie du jardin, j’ai conseillé à Amber de finir aux toilettes le nettoyage de sa tenue. Je dois féliciter les patrons de La Flottille pour leur savon : une heure plus tard, il n’y avait plus aucune trace orange sur la robe d’Amber, elle était de nouveau de cette blancheur absolue qui s’accorde si bien au teint mat des Chinoises. Je serai moins enthousiaste pour la saucisse d’Auvergne qui nous a été servie.

Après le déjeuner, j’ai voulu emmener Amber dans les jardins du Grand Trianon, l’ancienne résidence des présidents étrangers en visite officielle à Paris. C’est comme ça que de Gaulle les amadouait. Je pensais l’amadouer elle aussi. Peine perdue : l’entrée n’était pas libre, il fallait acheter un ticket pour le musée, même si on n’avait aucune envie de le visiter. C’était un truc sur Napoléon : dommage pour Amber, je ne suis pas Jean-Marie Rouart. Catherine, de toute évidence, vous avez des problèmes, à Versailles, pour boucler vos fins de mois. Venez nous en parler : vous avez encore beaucoup d’amis au Point. Le bon moment a été le retour à Paris dans un RER plein de Chinois avec lesquels Amber a pu échanger ses impressions de voyage en Europe. Maps of the Stars au MK2-Odéon, qu’elle a compris, car c’était en version originale, et le merveilleux pouilly-fuissé de Lipp (), avec Pascal Thomas sur notre droite et Marc Dachy dans mon dos, deux grands artistes qui participèrent à l’heureuse conclusion d’une journée dans votre château où il y a, Catherine, beaucoup de choses à changer.

Patrick Besson – Le Point – Publié le 10/07/2014

 

Publié par artotec

Concepteur et gestionnaire de sites sur l'art, Artotec est à l'origine de andrelenotre.com, institut auguste Perret, Le Havre patrimonial, what is Columbo style ?

%d blogueurs aiment cette page :